Alexandre Jardin nous autorise à republier son entretien avec Paul Carcenac du Figaro. Le voici.

L’écrivain Alexandre Jardin ne décolère pas contre les ZFE, ces zones dans les centres-villes où les véhicules les plus anciens et donc les plus polluants n’ont plus le droit de circuler. Très actif sur les réseaux sociaux, il poste chaque jour des dizaines de messages, souvent très relayés, pour critiquer ce dispositif. Selon l’auteur habitué aux prises de position non-conformistes, les ZFE vont au-delà de la lutte contre la pollution de l’air, et sont «un mécanisme qui vise à exclure les gueux de la société». Il répond à nos questions.

ZFE : leur mise en place s’accélère

Jusqu’ici les ZFE concernaient 12 métropoles. Depuis le 1er janvier, les ZFE se sont durcies dans quatre d’entre elles, Paris, Lyon, Grenoble et Montpellier, avec le bannissement des véhicules Crit’air 3 (voitures diesel d’avant 2011 et essence d’avant 2006). Parallèlement, elles ont fait leur apparition dans 30 nouvelles villes comme Bordeaux Avignon, Caen, Nantes.Ces zones où les véhicules les plus anciens n’ont plus droit de circuler, pour lutter contre la pollution de l’air, ont été introduites dans la loi d’orientation des mobilités (LOM) de 2019, renforcée par la loi «climat et résilience» de 2021. 

LE FIGARO. - Vous êtes aujourd’hui devenu la personnalité opposée aux ZFE la plus visible sur ce sujet. Êtes-vous personnellement concerné ? 

Non, d’ailleurs au départ je n’avais pas mesuré l’ampleur du problème. Mais le 31 décembre dernier, j’étais dans la boulangerie d’un petit village d’un département viticole. Il y avait là un papa divorcé très en colère, qui buvait un café. Il m’expliquait qu’à partir du lendemain (le 1er janvier, NDLR), il ne pourrait plus aller chercher ses enfants chez leur mère, qui habite dans une zone ZFE. Il est viticulteur. Et bien sûr, il n’a pas le bon véhicule. Il ne peut pas changer de voiture : il n’a pas un sou. Il m’est apparu profondément affecté. Je me suis demandé dans quel pays on vivait... 

Ensuite, je me suis penché dans les détails de cette loi et j’ai découvert ses terribles dimensions : par exemple quand les Français sont malades, ils doivent se rendre dans des hôpitaux qui sont presque tous dans des zones ZFE. Donc soit on ne se soigne pas, soit on prend un PV. 

Malgré tout, il y a les transports en commun qui sont de plus en plus efficaces et des dérogations...

C’est la question d’un citadin ! Tous ces systèmes ont été pensés par des hyper-urbains mais la ruralité en France représente 40% du peuple. On part aussi du principe que les transports en commun fonctionnent 24h/24, qu’une famille de 3 enfants rêve d’être dans le métro avec la poussette, que les vieux adorent ça, que c’est le moyen de transport idéal pour une femme enceinte etc.

Quant aux dérogations, oui, elles existent. À Paris par exemple, elles peuvent être activées 24 jours par an (jours de semaine, NDLR)… Le manant a le droit de s’infiltrer chez les riches, mais il ne faut pas que ça soit trop spontané !

Vous décrivez aussi une conséquence financière inattendue : la baisse de la valeur pécuniaire des voitures d’occasion rendues inutilisables dans les ZFE.

C’est la double peine : cette décision politique spolie les milieux populaires du seul petit pécule de sécurité qu’ils avaient : la valeur de leur voiture d’occasion. On leur a retiré sur une simple décision politique, c’est tout de même extraordinaire.

Ce sont souvent des villes de gauche qui sont les plus volontaires sur la mise en place des ZFE, comme Paris, alors qu’elles font de la lutte contre l’exclusion et la pauvreté l’un de leur thème majeur. Comment l’expliquer?

Les villes de la gauche écologiste sont en effet les plus violentes socialement. Leur idéologie les porte tellement loin qu’elles s’en prennent aux pauvres. Ce sont les gens qui ont des petits salaires qui ne vont plus pouvoir aller travailler. Et les jeunes qui commencent leur carrière et qui ne peuvent acheter qu’une voiture d’occasion… 

Un terme revient souvent dans vos textes, pour décrire ceux qui n’ont pas la bonne voiture: le mot «gueux». Pouvez-vous préciser ce que vous entendez par là ?

Le «gueux» c’est l’expression qui traduit un mépris de nos dirigeants. Les Français se reconnaissent dans ce mépris. La République c’est l’inclusion de tous, ce n’est pas l’exclusion des manants.

Sur les réseaux, 150 idées à la seconde apparaissent pour se mobiliser et il y a un mot de ralliement, les «gueux». Quand un mouvement se choisit un nom, c’est en train de se cristalliser. 

Vous sentez monter la même colère sourde de la part des Français, que celle de la limitation à 80 km/h des routes nationales, qui a - entre autres - conduit au départ du mouvement des gilets jaunes ?

Le mouvement des gilets jaunes n’a été décrété par personne, il a démarré seul. Là c’est pareil. Et plus les politiques éviteront les plateaux TV, plus la vague de révolte va monter. On m’a dit sur une chaîne d’information que les journalistes ne trouvaient aucun politicien en faveur de ZFE pour aller s’expliquer sur les plateaux TV. Ils refusent les invitations, se font porter pâle.

On est en train d’assister à la mise en place une société orwellienne mais le peuple ne va pas laisser faire ça. Je sens monter une révolte frontale du corps social. Ça va mettre encore un certain temps, quelques jours ou quelques semaines, mais c’est inéluctable.

L'article Alexandre Jardin : «Avec les ZFE, l’écologie entre en guerre contre les milieux populaires» est apparu pour la première fois sur Le Figaro.